INTERVIEW DE JEAN LASSALLE A L'INVITE DE RTL
RTL - 15.03.06

Jean-Michel Aphatie : Bonjour, Jean Lassalle.
Jean Lassalle : Bonjour.
Vous êtes en grève de la faim, depuis 9 jours. Pour un député, c'est assez exceptionnel. Vous faites cette grève de la faim à l'Assemblée Nationale. On va voir les raisons pour lesquelles vous la faites. Vous êtes un grand gaillard de 50 ans, mais 9 jours de grève de la faim, tout de même, on imagine, Jean Lassalle, que cela commence à peser sur les épaules !
Je suis beaucoup mieux que je ne le prévoyais, à cette période-ci. Je redoutais vraiment les premiers jours et la première semaine, et je me trouve beaucoup mieux que prévu.
Mais c'est assez émouvant de voir, ce matin - dans le studio de RTL - sur votre visage, les marques de l'épreuve que vous traversez.
Oui. Mais je me la suis imposée à moi-même. Si on me l'avait obligée, je me serais battu pour la refuser.
Alors, vous vous l'êtes imposée parce que vous voulez protestez contre une décision que vous pressentez d'une entreprise, qui est installée depuis longtemps dans votre circonscription, en vallée d'Aspe - c'est loin, au bout de la France, là-bas, presque près de l'Espagne - Cette entreprise emploie 150 personnes : elle fabrique de la poudre d'aluminium qui sert pour les peintures métallisées, notamment. Et vous redoutez qu'elle ne se délocalise, à 60 km de là, à Pau. Cela vaut une grève de la faim, Jean Lassalle ?
D'abord, Jean-Michel Aphatie, je ne pressentais pas et je ne redoute pas : c'est parce que c'est une réalité. La semaine dernière aurait eu lieu la signature entre la société Total, qui gère maintenant le site de Lacq, et la société Toyal - je n'ai pas de chance Toyal-Total - qui est un groupe japonais, installé dans la vallée. C'est une usine installée depuis 80 ans.
Et la signature devait avoir lieu pour fixer les accords, le terrain. Le préfet réunissait la commission dite d'hygiène, après la commission d'utilité publique, qui a eu lieu au mois de juin dernier, et les avis de tous les responsables administratifs. Donc, la décision se faisait la semaine dernière. Les entreprises étaient déjà commandées et, si j'avais attendu une semaine de plus, c'était trop tard. Parce qu'en plus, il y aurait eu des entreprises dont il aurait fallu payer les moellons et le ciment qu'elles avaient mis.
N'y a-t-il pas d'autre moyen que celui de la grève de la faim, pour éviter une délocalisation ?
J'ai tout essayé. J'ai la chance d'être un vieux-jeune élu : parce que j'ai été maire à 21 ans, conseiller général à 24 ans et, aujourd'hui, j'ai 50 ans, cela fait bientôt 30 ans que je suis maire. Donc, j'ai vu l'évolution des choses, et vous pensez bien qu'on ne se met pas dans un état comme cela. On ne prépare pas, intérieurement, une épreuve comme celle-là, si on pense qu'il y a d'autres moyens. Non.
J'ai tout essayé avec les 2 entreprises. J'ai expliqué aux responsables de Toyal qu'il n'y avait aucun intérêt à se délocaliser parce que leur produit était formidable. Avec un semi-remorque - qui porte des lingots d'aluminium - on fait travailler pendant un mois, 150 salariés. Dont les deux tiers sont des pluriactifs qui, en même temps, grâce à leur épouse ou leur fils, sont aussi des paysans, des bergers - on a la montagne - qui entretiennent nos paysages.
Et, le produit fini, c'est le pigment d'aluminium qui sert à la peinture métallisée. Et ils peignent 50% des voitures européennes, dont Rolls-Royce. Vous pouvez l'envoyer par la poste. Donc, par conséquent, que vous soyez au fond d'une vallée pyrénéenne, que vous soyez à Lacq, ou que vous soyez sur les Champs-Elysées, cela ne change rien.
Mais s'ils ont envie d'être ailleurs, ils en ont aussi le droit. Cela ne vaut pas que vous, vous mettiez votre vie en danger, Jean Lassalle !
Oui, ils en ont le droit, si cela avait été une discussion, si cela avait été un débat. S'ils avaient eu une discussion. Si ceux qui les ont accueillis, depuis si longtemps qui ont mis une chute d'eau hydro-électrique à leur disposition, en avaient parlé. Là, c'est le fait du prince, comme c'est malheureusement très souvent le cas, aujourd'hui.
En fait, c'est le P.D.G de Toyal France-Europe qui s'est mis d'accord avec le patron de Total, parce que Total n'a pas fait de plan de reconversion du bassin de Lacq - ce qui est, d'ailleurs, un véritable scandale, quand on voit les milliards d'euros de bénéfices qu'ils affichent : pas le moindre plan - Et par conséquent, ils vont en piquer des entreprises, ici et là, pour donner l'illusion que leur départ - parce qu'il n'y a plus de gaz et de pétrole, mais cela on le savait depuis le début - doit se faire en douceur.
J'avais prévenu les deux P.D.G, et notamment le patron de Total, Monsieur Desmarest, la seule fois où je l'ai vu à la préfecture des Pyrénées-Atlantiques : "Ce n'est pas glorieux, mais ne touchez pas cette vallée. Parce que, si vous la touchez, vous la tuez ! Si vous enlevez 150 salariés, c'est le collège qui ferme, c'est la pharmacie qui ferme, c'est la vie qui s'en va !"
Et cela vous est insupportable, Jean Lassalle ?
Oui, cela m'est insupportable. Je n'en suis pas arrivé là comme cela. C'est une longue démarche, mais quand j'ai vu que tout était tellement "grippé". En fait, tout était tellement mélangé - comme le disait à l'instant Alain Duhamel - tellement d'acteurs en jeu mais qui, d'un seul coup, se mettent à tous à fonctionner à l'envers, on ne sait pas pourquoi. C'était inextricable.
Donc, je me suis dit : "Il faut que je pose un acte qui essaye de remettre les choses à plat. Mais vais-je avoir le courage de le faire ? ". Et comme je sais qu'une grève de la faim, cela peut durer longtemps, je me suis dit que j'aurais, peut-être, l'occasion et le temps d'expliquer.
Vous approchez d'une zone rouge. On dit qu'à partir de 15 jours de grève de la faim, les dégâts peuvent être importants. Etes-vous décidé à continuer ?
Oui, absolument ! Je ne me suis pas mis dans la tête de prendre ce risque insensé - je suis député de la R épublique. Je suis élu des basques et des béarnais. D'aller me mettre en plein dans l'Assemblée Nationale, dans un des lieux les plus médiatiques de France - c'est-à-dire, la salle des Quatre Colonnes - exposé à tous les regards, tous ceux qui pensent que c'est indigne de ma part, que je rabaisse la fonction de député, que c'est le niveau zéro du débat démocratique, ou que je veux faire une cure de pub à mon compte et, en même temps, ceux qui m'approuvent - pour arrêter comme cela ! Non, j'irai jusqu'au bout. Non, mon seul adversaire, dans l'affaire, c'est moi. Qu'est-ce que je vaux et combien je tiendrai ?
Vous avez eu - pour terminer rapidement - des contacts avec le P.D.G de Toyal ou Total, depuis le début de votre action ?
Surtout pas ! Le P.D.G de Toyal a organisé un texte qu'il a fait signer à une quarantaine de personnes, pour me supplier de mettre fin à la grève de la faim, parce que je mettais par terre leur entreprise. Quant à Total, ils font circuler les pires bruits sur moi, en disant qu'il n'y aura plus jamais d'entreprise qui viendra s'installer dans le département, parce que je leur apporte un tort terrible !
Merci beaucoup.
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